CATALOGUE
1998

Le vif et le discret

Tout commence par une surprise : c'est elle qui vous retient, mais comment la retenir ? Le regard dévore le présent pour rendre familier l'inconnu, et voilà que disparaît une présence fugitive, celle qui allait révéler le pourquoi du combat entre l'obligation de faire ceci et la déraison d'y consacrer sa vie. En somme, nous avons toujours devant nous des solutions provisoires et nous les envisageons comme si elles avaient, chacune, réalisé le mouvement dont elles ne sont, une à une, qu'un jalon. La chose est particulièrement sensible devant des sculptures, sans doute parce qu'elles ont une massivité, un fini, qui ne dépendent pas de leur taille - qui dépendent de leur façon d'impressionner la vue par une fixité rayonnante, une solidité imperturbable. Et puis leur forme a trois dimensions, ce qui leur fait occuper dans l'air une place pareille à la nôtre, si bien qu'elles ont face et dos comme un corps, et qu'on ne peut les considérer sous tous les angles à la fois.

N'est ce pas d'ailleurs de cette impossibilité que jouent les sculptures de Catherine Bouroche ? Et ce d'autant plus finement qu'elles assument à l'évidence la règle fondamentale, en sculpture, de la simplicité. Le choix est limité à l'horizontale et à la verticale, au lisse et au rugueux, au mat et au brillant, au volume courbe et au volume carré. Tout cela entretient un rapport avec la peau, la croûte, le sol, bien qu'on parle plus couramment de surface afin, peut-être, d'écarter la sensualité au profit du sens.

Il est vrai que les entraves, les écrous, les cages, les portiques, les formes triangulaires engagées comme des coins suggèrent des contraintes, mais peut-on enchaîner un nuage ? L'angle droit, depuis toujours si directif et cassant, cesse de l'être quand il porte des ondulations, et qu'elles-mêmes provoquent des éclats de lumière ou bien des tentations pour le toucher. Ainsi, sous une raideur qui est un défi à la séduction, les œuvres de Catherine Bouroche dissimulent un frémissement discret dont le regard s'éprend dès qu'il le perçoit. La matière en forme de " territoire " ou de " clivage " fait moins signe aux références évoquées par ces titres de séries qu'à des plissements d'une douceur qui attire la luminosité puis se combine avec elle pour rendre la vue sensible à la nuance.

Qu'il s'agisse de terre, de résine ou de bronze, et que l'une ou l'autre de ces matières soit savamment poncée, polie ou laissée à elle-même, la charge de présence demeure identique pourvu que l'attention s'arrête là-dessus et laisse pousser le contact. Alors, comme par un phénomène naturel, on voit sourdre de la forme une lumière, qui métamorphose plans et lignes, angles et courbes, en cette chose intérieure et pourtant logée à la surface : le plaisir des yeux.


Bernard Noël
Septembre 1998