Catherine Bouroche

On se gardera bien d'accorder le moindre crédit au sculpteur qui ne fait pas son miel d'une situation de conflit esthétique. Est sculpteur l'artiste dont le souci du volume va à l'expression d'une tension jamais réduite, jamais résolue.

Pour lisses, rondes et agréables à l'œil qu'elles soient, les sculptures de Catherine Bouroche présentent en clair un effet massif de couples de contraires. Tandis que l'artiste visitée dans son atelier choisit entre maintes hypothèses celle du souple et du rigide, la critique perfide propose celle de l'opacité et de la transparence, de l'illusion et du réel.

Prenons la question de la matière ; plexiglass, résine, terre. La légèreté du plexi n'en exclut pas l'extrême dureté, ni la parfaite densité d'une résine noire des effets de miroir et de mise en abîme. Des terres cuites étonnent par leur fragilité de sable : un souffle, et cette petite énigme blonde va s'envoler en poussière. Plus indestructible que la pierre, en fait, cuite et recuite ainsi qu'un œuf de lave, un souffle brutalement vitrifié. La technique doit seulement servir le propos, c'est ici chose faite. La palette suit, noire, rose, transparente, couleur terre et couleur chair.

Des sphères qui ne sont que sensualité se trouvent prisonnières d'impitoyables carcans sombres, la ligne droite restreint la forme, marque la limite du plaisir jusqu'à sembler parfois édicter une loi ennemie. La critique s'émeut de tels antagonismes. Ici une imposante forme noire émet par toute son attitude d'être entièrement ramassé sur soi-même un chagrin non identifié et dont la puissance évocatrice n'a d'égale que la beauté.

Bouroche, la cinquantaine grave et douce, affine depuis quinze ans la constance d'un propos qui lui fait titrer ses œuvres La proie, Mâchoire, Étau ou ce mystérieux La tour, prends garde. L'idée qui la travaille, des rapports étroits et contraires entre des formes rigides et d'autres souples, évoque ceux d'une agression, de délibération, de jeu peut-être. Entre structures permanentes et pensées vagabondes, Bouroche ne choisit pas. La réalité n'offre-t-elle pas des architectures, des machines, des échafaudages et des outils à même enseigne que des nuages, des bourgeons dans les arbres et des corps humains ? Allons-nous évoquer l'éculé mariage nature-culture ? Accordée à l'artiste, la critique aborde au rivage plus piquant du plaisir et de la contrainte, de la mécanique qui est dans l'homme et de l'intimité que l'humain semble entretenir, à l'occasion, avec la machine. Temps modernes, en quelque sorte.

Enseignante en art, Catherine Bouroche s'est distinguée dans la commande publique au titre du 1%. Pour les " influences ", elle ne refuse pas à Rodin une reconnaissance de dette, moulage classique oblige, bien qu'à l'évidence, celui qui l'a durablement touchée au cœur soit Brancusi. D'ailleurs, il ne manque que le lierre devant la porte pour donner à son atelier de Belleville-au-fond-de-le-cour le même air que la maison du maître à la barbe fleurie. Mais si Brancusi s'est attaché à libérer Mademoiselle Pogani de la matière en la faisant s'envoler, proue, œuf, oiseau, Catherine Bouroche interroge sans relâche la boutade-poème de Prévert qui recommandait, pour faire le portrait d'un oiseau, de dessiner d'abord une cage. Décidément moderne.

Mona Thomas
Juin 1993